Achille Jubinal, Les .IX. Joies Nostre-Dame
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Le texte
  Œuvres complètes de Rutebeuf, trouvère du XIIIe siècle, recueillies et mises au jour pour la première
  fois par Achille Jubinal, Nouvelle édition revue et corrigée, A. Jubinal, 1874 : Paris, Paul Daffis, vol. 2, pp. 149-151.
   
  Les .IX. Joies Nostre-Dame
  Ou ci encoumence
  Li Diz des Proprieteiz Nostre-Dame[1].
  Mss. 7218, 7615, 7633, Bib. royale, Y in-fol., 10,
  Bib. S.-Geneviève, et B. L. 175, Bibl. de l’Arsenal.
   
1 Roïne de pitié, Marie,
2 En qui déiteiz pure & clère
3 A mortalitei ſe marie,
4 Tu iez & vierge & fille & mère.
5 Vierge, enfantaz le fruit de vie ;
6 Fille, ton fil, mère, ton peire ;
7 Mout as de nons en prophécie :
8 Si n’i a non qui n’ait miſtère.
   
9 Tu iez ſuers, eſpouze & amie
10 Au Roi qui toz jors fu & ère ;
11 Tu iez vierge ſèche & florie,
12 Doulz remèdes de mort amère ;
13 Tu iez Heſter qui ſ’umelie,
14 Tu iez Judit qui biau ſe père :
15 Admon[2] en pert ſa ſeignerie
16 Et Olofernes le compère.
   
17 Tu iez & cielz, & terre & onde
18 Par diverſes ſénéfiances :
19 Cielz, qui done lumière au inonde ;
20 Terre, qui dones ſoutenance ;
21 Onde, qui les ordures monde.
22 Tu iez pors de noſtre eſpérance,
23 Matière de noſtre faconde,
24 Argumens de noſtre créance.
   
25 De toi, pucele pure & monde,
26 Porte cloze, arche d’aliance,
27 Qui n’iez première ne ſeconde,
28 Deigna naître par ſa poiſſance
29 Cil qui noz anemis vergonde,
30 Li jaians de double ſuſtanee :
31 Il fu la pierre & tu la fonde
32 Qui de Golie priſt venjance.
   
33 Dame de ſens enluminée,
34 Tu as le trayteur tray ;
35 Tu as ſouz tes plantes triblée
36 La teſte dou ſerpent hay.
37 Tu iez com eſchiele ordenée
38 Qui le pooir as envay
39 De la beſte deſfigurée
40 Par cui li monde dechay.
41 Tu yez Rachel la deſirrée,
42 Tu yez la droite Sarray[3],
43 Tu iez la toiſon arouzée,
44 Tu yez li bouchons Synay[4].
45 Dou Saint-Eſpir fuz enſeintée,
46 En toi vint-il & ombray,
47 Tant que tu ſus chambre clamée
48 Au roy de gloire Adonay.
   
49 De toi, ſanz ta char entameir,
50 Naſqui li bers[5] de haut parage
51 Por le mal ſerpent eſfreneir
52 Qui nos tenoit en grief ſervage,
53 Qui venoit les armes tenteir
54 Et n’en voloit panre autre gage[6],
55 Por les chétives affameir
56 En ſa chartre, antive et ombrage[7].
57 Dame, toi doit-hon réclameir
58 En tempeſte & en grant orage
59 Tu iez eſtoile de la meir,
60 Tu iez à nos neiz & rivage[8].
61 Toi doi-hon ſervir & ameir :
62 Tu iez flors[9] de l’umain linage,
63 Tu iez li colons ſenz ameir
64 Qui porte au cheitiz lor meſſage.
   
65 Seule ſanz peir, à cui ſ’ancline
66 Li noblois dou haut conſiſtoire,
67 Bien ſe tient à ferme racine,
68 Jamais ne charra ta mémoire.
69 Tu yez fins de noſtre ruyne,
70 Que mort eſtions, c’eſt la voire ;
71 Solaux qui le monde enlumine,
72 Lune ſanz lueur tranſitoire.
   
73 Tu iez ſale, chambre & cortine,
74 Liz & trônes au Roi de gloire ;
75 Thrones de jame[10] pure & fine,
76 D’or eſmerei[11] de blanc yvoire ;
77 Recovriers de noſtre ſaiſine,
78 Maiſons de pais, tors de victoire,
79 Plantains[12], olive, fleurs d’épine,
80 Cyprès & palme de juſtoire.
   
81 Tu iez la verge de fumée
82 D’aromat remis en ardure,
83 Qui par le déſert iez montée
84 El ciel ſeur toute créature ;
85 Vigne de noble fruit chargée
86 Sanz humaine cultivéure,
87 Violete non violée,
88 Cortilz[13] touz enceinz à cloſture.
   
89 A ſaint Jehan fu demontrée
90 L’eucellance de ta figure
91 De .XII. étoiles coronée ;
92 Li ſoleux eſt ta couverture
93 La lune, ſouz tes piez pozée,
94 Se nos ſénéfie à droiture
95 Que ſor nos ſerez eſſaucée
96 Et ſeur fortune & ſeur nature.
   
97 Tu iez chatiaux, roche hautainne
98 Qui ne crienz oſt ne ſorvenue ;
99 Tu iez li puis & la fontainne
100 Dont noſtre vie eſt ſoutenue,
101 Li firmamenz de cui alainne
102 Verdure eſt en terre eſpandue,
103 Aube qui le jor nos amainne,
104 Turtre qui ces amors ne mue[14] !
105 Tu iez roïne ſouverainne
106 De diverſes coleurs veſtue ;
107 Tu iez eſtoile promerainne,
108 La meilleurs, la plus chier tenue,
109 En cui la déiteiz ſouvrainne
110 Por nos ſauveir a recondue
111 Sa lumière, & ſon rai demainne,
112 Si com li ſolaux en la nue.
   
113 Citeiz cloze à tours macizes,
114 Li maulz qui les maulz acravente,
115 Qui recéuz eſt en tes lices
116 Pou li chaut c’il pluet ou c’il vente.
117 Tu iez la raanſons des vices,
118 Li repos après la tormente,
119 Li purgatoires des malices,
120 Li confors de l’arme dolente.
   
121 Tu as des vertuz les promiſces,
122 C’eſt tes droiz, c’eſt ta propre rente ;
123 Tu iez l’aigles & li féniſces[15]
124 Qui dou ſoleil[16] reprent jovente,
125 Larriz de fleurs, celle d’eſpices[17],
126 Baumes, kanele, encens & mente,
127 Noſtre paradix de délices,
128 Noſtre eſpérance, noſtre atente.
   
129 Dame de la haute citei
130 A cui tuit portent révérance,
131 Tuit eſtienz déſeritei
132 Par une général ſentence :
133 Tu en as le mont aquitei ;
134 Tu iez ſaluz de noſtre eſſence
135 Balaiz de noſtre vanitei,
136 Cribles de noſtre concience,
137 Temples de ſainte Trinitei,
138 Terre empreignie ſanz ſemance
139 Et lumière de véritei,
140 Et aumaires de ſapience,
141 Et yſopes d’umilitei,
142 Et li cèdres de ſapience[18],
143 Et li lyx de virginitei,
144 Et la roze de paciance.
   
145 Maudite fu fame & blâmée,
146 Qui n’ot fruit anciennement ;
147 Mais ainz n’en fuz eſpoantée,
148 Ainz voas à Dieu qui ne ment
149 Que ta virginiteiz gardée
150 Li ſeroit pardurablement :
151 Ce fu la première voée ;
152 Mout te vint de grant hardement.
   
153 Tantoſt te fu grâce donée
154 De gardeir ton ven purement ;
155 Ton cuer, ton cors & ta pencée
156 Saiſit Diex à ſoi voirement
157 En ce que tu ſuz ſaluée
158 Vout Diex montrer apertement
159 Tu iez Eva la beſtornée
160 Et de voiz & d’entendement.
   
161 Ne porroie en nule menière
162 De tes nons, conbien que penſaſſe,
163 Tant dire que plus n’i affière
164 Se toute ma vie i uſaſſe ;
165 Mais de tes joies, Dame chière ;
166 Ne lairoie que ne contaſſe.
167 Li ſaluz, ce fu la première,
168 Dame, lors t’apelas baaſſe[19].
   
169 Ne fus orguilleuze ne fière,
170 Ainz t’umelias tot à maſſe.
171 Por ce vint la haute lumière
172 En toi qu’ele te vit ſi baſſe.
173 Lors fus auſſi com la verrière[20]
174 Par où li raiz dou ſoleil paſſe :
175 Elle n’eſt pas por ce mainz entière,
176 Qu’il ne la perce, ne ne quaſſe.
177 La première fu de tes joies,
178 Quant ton créatour tu concéuz ;
179 La ſeconde fu totes voies[21].
180 Quant par Élyzabeth ſéus
181 Que le fil Dieu enfanteroies ;
182 La tierce quant enfant éuz :
183 Sanz péchié concéuz l’avoies
184 Et ſanz doleur de li géuz.
   
185 A la quarte te merveilloies
186 Quant tu véiz & ta ſéus
187 Que li troi roi ſi longues voies
188 Li vindrent offrir lor tréuz.
189 Au Temple quant ton fil offroies
190 Ta quinte joie recéuz
191 Quant par ſaint Syméon ſavoies
192 Que tes filz ert Homo Deus.
   
193 La ſeite puis que fuz aſſiſe
194 O l’aignel, par compaſſion,
195 Qui por nos avoit ſ’arme miſe,
196 Quant reveſqui comme lyons
197 Et tu o lui en iteil guiſe.
198 La ſeptime l’Aſemſtion,
199 Quant la chars qu’il ot en toi prize[22]
200 Fit el trone deviſion.
   
201 L’uitime, par iteil deviſe,
202 Quant par ſa ſainte Anoncion
203 Dou Saint-Eſperit ſut empriſe ;
204 La nuevime t’aſompſions[23],
205 Quant en arme & en cors aſſiſe
206 Fus ſor toute créacion.
   
207 Dame cui toz li mondes priſe,
208 Par tes .IX. joies te prions :
209 Aïde nos par ta franchiſe,
210 Et par ta ſainte noncion,
211 Qu’au daerrain jour du juiſe
212 O les .IX. ordres manſion
213 Nos doinſt en cele haute églize,
214 Dame, par ta dévocion.
   
                     Amen.
   
  Explicit.
 

[1] En tête du deuxième volume de Mystères inédits du XVe siècle, j’ai cité, en l’empruntant au manuscrit in-folio, 10, de la bibliothèque Sainte-Geneviève que je reproduisais, mais sans me rappeler qu’elle fût de Rutebeuf, la première strophe de cette pièce. Je ne m’en suis aperçu que plus tard. Il faut que les pièces de Rutebeuf aient joui jusqu’au XVe siècle d’une grande célébrité pour que celle-ci, qui n’a rien de remarquable, se trouve ainsi dans un manuscrit de 1450 environ, et presque sans modifications aux leçons contemporaines du poëte, si ce n’est relativement à l’orthographe.

A cette note de ma première édition de Rutebeuf, je suis obligé d’ajouter celle-ci que j’emprunte au travail que M. Paulin Paris a publié depuis dans l’Histoire littéraire de la France, sur le poëte qui nous occupe. Le spirituel académicien s’exprime ainsi : « L’auteur d’un opuscule inédit, intitulé : Les Règles de la seconde rhétorique, dont nous devons la communication à notre savant confrère, M. Montmerqué, attribue cette pièce à Guillaume de Saint-Amour ; mais cet auteur anonyme appartient à la fin du XVe siècle, et son témoignage ne peut balancer celui des manuscrits contemporains. Guillaume de Saint-Amour, qui inspira beaucoup de vers à Rutebeuf, ne parait pas en avoir composé lui-même ; cependant, les expressions du rhéteur paraissent se rapporter fort exactement au célèbre professeur des écoles du parvis de Notre-Dame. « Maiſtre Guillaume de Saint-Amour, lequel au parvis de Paris, fiſt déſtruire hériſie, ypocriſie et papelardie, la. mère de faulx semblant, en après en l’honneur de Notre-Dame, miſt les figures de la Bible et les appliqua à la Vierge Marie et en fiſt un diz de vers, croiſel, qui se commence ainsi : (suivent les premiers vers des IX joies N.-D.) »

Je ne connaissais pas le Ms. de l’Arsenal lors de ma première édition de Rutebeuf ; mais en le voyant, j’aurais pensé comme M. Paris. Jamais ce grave théologien, Guillaume de Saint-Amour, n’a fait de vers, et l’auteur de la Seconde rhétorique se trompe évidemment.

[2] Admon, Aman.

[3] Sara.

[4] Le buisson du Sinaï.

[5] Baron, seigneur.

[6] Ms. Y, 10, fonds Saint-Germain. Var.
                        Qui venoit les âmes tempter
                        Et il meſtoit tout ſon uſage
                        Pour les chetives enfermer, &c.

[7] Antique et cachée. — Au lieu de l’épithète antive, le Ms. 7218 met obscure.

[8] Ms. 7218. Var. Tu es ancre, nef et rivage.

[9] Ms. fonds Saint-Germain. Var. port.

[10] Jame, pierre précieuse ; gemma.

[11] D’or épuré.

[12] Ms. 7218. Var. Aiglentier.

[13] Cortilz, jardin, verger.

[14] Turtre, tourterelle.

[15] Phénix.

[16] Ms. 7218. Var. Qui de son bec.

[17] Mot à mot : Lande de fleurs, chambre d’épices. « Tant chevaulcha par plains, par bois, par carrés, ... qu’il vint en une grande valée. » (Roman de Gérard de Nevers.)

[18] Ms. 7218. Var. Et li ceptres de providence. — Ms. fonds Saint-Germain. Var. Et le fleuve de providence.

[19] Baasse, servante.

[20] Cette comparaison de la virginité de la mère de Jésus avec le soleil, qui passe sans la briser au travers d’une verrière, est fréquente chez les poëtes du moyen âge. On la trouve d’abord à la fin de la Chanson de Nostre-Dame, page 49, de mon premier volume des Mystères inédits, où l’auteur fait dire à saint Paul que le Dieu qu’il prêche est

                   Le createur de tout le monde

                   Qui d’une vierge pure & monde

                   Comme soleil parmy voirrière

                   Paſſe & adès demeure entière

                   Naquit ſans peine en Bethléem.

[21] Ms. 7218. Var.

                   Droiz eſt que tes loenges oies :

                       Quant tu ton chier fil concéus,

                       La ſeconde fu de tes joies, etc.

[22] Le Ms. 7218 place ici ces deux vers :

                   Quant en âme & en cors aſſiſe

                   Fus ſeur toute créacion.

[23] Le Ms. 7218 termine ainsi cette stance :

                   Dame qui toz li ſiècles priſe,

                   Par ces .ix. joies te prion

                   Humblement par ta grant franchiſe

                   Que nous aions rémiſſion.

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